25/08/2004

HEROS [1]

 

ORAS considère les Sept Héros du Grand Paradoxe comme son œuvre majeure, l’aboutissement de tout ce qui précède.

Le caractère unique de cette œuvre provient du fait que les sept Héros sont parfaitement identiques, pièce pour pièce. Il n’y a pas de meneur, pas de hiérarchie. Tous se déplacent à la même vitesse, d’après le même mécanisme. La couleur blanche domine, comme symbole de pureté absolue. Une démarche intéressante qui pourrait s’inscrire dans la lignée de la peinture industrielle et du principe de reproduction par sérigraphie des années 60. Toutefois, dans le cas d’ORAS, il ne s’agit pas de peintures mais de sculptures monumentales, en mouvement. En créant sept Héros parfaitement identiques, ORAS rejette les aspects décoratifs et conceptuels de l’art. Il rend tout choix, toute préférence impossible. Il désamorce, en quelque sorte, le processus émotif.    

Nous sommes en 1985. ORAS connaît un succès grandissant et parcourt l’Europe avec Phoenix, Gloria, … Une nuit, il rêve de son père décédé quelques années auparavant et des marais de son enfance. Posé sur l’épaule paternelle, un héron. Le lendemain, ORAS commence à travailler sur les premiers dessins des Sept Héros du Grand Paradoxe. Son idée initiale est de créer une sculpture monumentale dans la lignée de ses œuvres précédentes mais se déplaçant par pas. Les premiers croquis sont décevants. Dans l’élan de Gloria, ORAS conçoit une sculpture trop massive, trop "raide". Il dessinera ainsi plusieurs mois d’affilée. En vain. Jusqu’au jour où lui vient l’idée géniale de basculer l’ensemble de 15 degrés par rapport à la verticale. Le premier Héros était né, avec cette impression de légèreté et de dynamisme due à l’inclinaison. Pourquoi sept ? Cette idée jaillit de la bouche d’ORAS lors d’une interview. Sans y avoir réfléchi au préalable, il déclara au journaliste : "Il n’y en aura pas un… mais sept. Historiquement, c’est unique !". ORAS rêve alors d’une caravane de sculptures monumentales, traversant les plus grandes métropoles du monde, pas après pas.

Reste toutefois deux problèmes. Le premier d’ordre technique. Le second d’ordre financier. Comment assurer la stabilité des Héros en mouvement compte tenu de cette inclinaison de 15 degrés ? C’est pour solutionner ce problème d’équilibre qu’ORAS ajouta à posteriori les câbles de traction. Les pointes d’aluminium suivront par la suite, mais cette fois dans un but uniquement esthétique.

Second problème rencontré : le budget nécessaire à la réalisation des Sept Héros du Grand Paradoxe, à savoir deux millions de francs belges. ORAS trouve ici et là quelques centaines de milliers de francs (sponsors, amis, ressources personnelles, …) mais cela ne suffit pas. Il décide alors de réaliser au préalable un prototype échelle 1 sur 1. Tout est calculé, analysé, testé dans un seul but : réduire les coûts au maximum. Au total, cinq personnes travailleront un an, à temps plein, sur ce prototype qui permettra au final des économies colossales. Fin 1987, ORAS procède à l’achat groupé des matériaux nécessaires à la construction en série des Sept Héros du Grand Paradoxe : acier, chaînes, roues dentées, roulements, aluminium pré découpé et pré plié, moteurs, … Les prix sont négociés à l’arrachée. ORAS paie comptant. Au final, les Héros feront 6 mètres de haut, pour 4 mètres de long et 2,85 mètres de large. Le poids par sculpture est de 350 kilos.

Ce qui précède illustre clairement la démarche d’ORAS en tant qu’artiste et nous éclaire quant au processus de création sous-jacent. ORAS n’est pas un intuitif pur. Il se fie bien entendu à ses pulsions créatrices mais sans toutefois leur faire aveuglement confiance. Chez ORAS, tout naît d’un savant mélange entre instinct et réflexion. Il dit lui-même "négocier l’intuition".

ORAS a cinquante ans lorsqu’il conçoit et réalise les Sept Héros du Grand Paradoxe. Un œuvre maîtresse qui lui ressemble étrangement : "En présence des Héros, j’aime prendre du recul, m’isoler pour mieux les contempler. Je dialogue avec eux. Je leur parle et ils me répondent. Nous communiquons. Les Héros n’ont pas d’identité propre. Ils fonctionnent comme un ensemble, comme un miroir. En réalité, je me parle à moi-même […]". Les Héros ne font appel ni à l’amitié, ni à la compassion. Ils se déplacent en meute, fiers, arrogants, secrets, indifférents à ce qui les entoure. Ils s’auto suffisent. Ce qui n’est pas sans rappeler l’attitude d’ORAS qu’il qualifie lui-même de "Splendid Isolation", en réaction à l’autorité régnante.

C’est pour qualifier les Sept Héros du Grand Paradoxe que l’expression "Mecano-Art" est née, en 1988. Il est toutefois difficile de mentionner avec précision qui en est l’auteur. Les journalistes ? ORAS ? Le seul élément certain est le contexte dans lequel ce terme est apparu.
 
Nous sommes en mars 1988. ORAS reçoit de l’Institut de Design anversois [Studiecentrum voor techniek en ingenieurswetenschappen] le premier prix honorifique de l’Oeuf d’Or [Tech-art primeurprijs], qui consacre les Sept Héros du Grand Paradoxe "œuvre de l’année". Lors de la cérémonie de remise de prix, ORAS prend la parole et insiste sur la force, l’élégance et le caractère mécanique des Héros. Le lendemain, toute la presse belge, écrite et audiovisuelle, fait l’écho de cet événement. L’art d’ORAS y est qualifié de "Mecano-Art".
 
La première mondiale des Sept Héros du Grand Paradoxe a lieu à Leffingen-Leuren, en septembre 1988, dans le cadre du Festival de Musique.
 
Compte tenu du succès de cette première mondiale, ORAS relève un pari insensé : recevoir de la Ville les autorisations nécessaires pour traverser avec les Héros le centre de Bruxelles, du Nord au Sud. Et ce, pas n’importe quand : la veille de la Saint Sylvestre, en pleine heure de pointe.
 
Pari gagné ! Le 30 décembre 1988, ORAS s’installe sur la Place Rogier où a lieu le montage des Héros. Le matin du 31, les Sept Héros du Grand Paradoxe sont positionnés et prêts pour le départ, prévu à midi pile. Point d’arrivée : la Place de la Monnaie, 12 heures plus tard. La parade des Héros a un impact colossal sur le trafic. Les automobilistes s’arrêtent, s’interrogent, questionnent, observent. "D’où viennent ces machines ?" demande un passant ébahi. "Visiblement du ciel !" répond un autre, abasourdi par ce spectacle peu banal. Le chaos est total ! Imperturbables, les Sept Héros du Grand Paradoxe continuent paisiblement leur migration, à raison de 35 secondes par pas de 800 millimètres. Un peu trop paisiblement d’ailleurs au goût de certains policiers sur place, impatients à l’idée de rejoindre leur famille et amis pour les festivités de la Saint Sylvestre. Peu avant minuit, ORAS décide, compte tenu du retard pris par les Héros, de modifier l’itinéraire initial et de terminer la parade sur la  Place de Brouckère. Il est minuit passé. Nous sommes le 1er janvier 1989. Quelques heures plus tard, toute la presse belge fera écho de cet événement exceptionnel.
 
Tout aussi exceptionnelle la rencontre fortuite d’ORAS avec un journaliste japonais. Le journaliste remarque les Sept Héros du Grand Paradoxe alors que l’autocar touristique dans lequel il voyage est à l’arrêt, suite aux problèmes de circulation. A la hâte, il demande à parler au "concepteur des machines", ORAS, auquel il donne sa carte de visite. De cette brève rencontre naîtra quelques mois plus tard l’exposition Mecano-Art sur la Grand Place de Bruxelles, dans le cadre de l’émission japonaise "East meets West".
 
La même année, ORAS expose les Sept Héros du Grand Paradoxe dans les Halles de Schaarbeek, à Bruxelles. L’événement est intitulé "Paradoxe Hal" et met en présence les Héros et l’artiste peintre Zazou. Le compositeur multi instrumentaliste luxembourgeois André Mergenthaler est également présent et donne à l’ensemble, via une musique lancinante et répétitive, un côté irréel.
 
Les invitations se succèdent : Paris [Fête du Forum, Forum des Halles], Luxembourg [Monumental performance live], Anvers [Capitale culturelle de l’Europe], etc.