01/06/2005

FICTION "ORAS"


 

Oras

 

Enfant, Oras regardait passer les oiseaux. Comme d’autres regardent passer les trains. Il ne savait pas encore qu’il révolutionnerait l’histoire de l’art du vingtéunième siècle. Il était juste un gamin comme les autres, observant le vol des oiseaux. Enfin, pas tout à fait comme les autres. Il suivait des yeux les pigeons, brindilles au bec, et pensait : « Combien de ces pigeons seraient nécessaires pour me soulever et m’emmener loin, au-delà des dunes, jusqu’à la mer ». Alors, il se mettait à compter. Deux, six, vingt, cent, ...

 

Une fois ses savants calculs terminés, il allait consulter son père. « Papa, mille pigeons suffiraient-ils à me soulever ? » Le père, perplexe, réfléchissait quelques instants et rétorquait avec le plus grand sérieux : « Les cordes, mon fils, as-tu comptabilisé le poids des cordes ? » Non ! Alors, courageusement, Oras s’en retournait à ses additions et comptait de plus belle. Deux, six, vingt, cent, ...

 

Et puis, un jour, il en eu assez de compter les pigeons. Il décida de devenir… inventeur ! « Plus tard, se dit-il, j’inventerai des machines qui ressembleront à de grands oiseaux et feront rêver les gens. »

 

Oras se précipita alors à travers champs afin d’exposer, sans plus attendre, son ambitieux projet. D’abord interloqués, les paysans lui lancèrent ensuite : « Construire des machines qui ne servent à rien, à quoi bon ? » Oras fit demi-tour, visiblement déçu. Il rentra à la ferme et monta une à une les marches qui mènent au grenier. Il referma la trappe derrière lui. Cette même trappe que son père avait tant de mal à soulever, un sac de grains à l’épaule. Soudain, il s’immobilisa, sembla réfléchir puis fit demi tour, précipitamment. Il redescendit quatre à quatre les marches et courut vers la grange.

 

Oras avait déjà vu faire. Il imita. Les enfants sont naturellement doués pour l’imitation. C’est ainsi qu’en moins de deux heures, il assembla un système de poulie. Tout était prêt. Il ne lui restait plus qu’à trouver un contrepoids suffisamment lourd pour empêcher la trappe de se refermer sur son passage.

 

Il réfléchit. L’excitation rougissait ses joues d’enfant, d’habitude si pâles. «  Mais c’est bien sûr, se dit-il, le chat ! » Voici Oras parti à la recherche du malheureux animal. Il aurait pu choisir une poule, une oie ou un canard, mais non, il savait d’instinct que le chat avait exactement le poids recherché. Ni plus. Ni moins.

 

La pauvre bête fut donc kidnappée et plongée dans le seau métallique, faisant office de contrepoids. Oras couvrit l’ensemble d’un vieux chiffon. Le tour était joué. Il ne se lassait pas d’admirer son invention et rêvait d’une gloire toute proche. « Quand mon père verra ça, se disait-il, il me laissera devenir inventeur. » Il se trompait. Le chat faillit mourir étouffé et Oras fut sévèrement grondé. « Tu ferais mieux de travailler à la ferme plutôt que de perdre ton temps à ces bêtises », lui hurla son père devant tout le monde. « Peu importe se répétait l’enfant, plus tard, je serai inventeur, je construirai des sculptures monumentales qui fonctionneront à l’aide de poulies, de chaînes et de contrepoids. »

 

Ce jour là, Oras décida de ne plus jamais parler de ses projets d’avenir. Le temps passa. Oras, lui, passa son temps à observer et à réfléchir.

 

A l’âge de huit ans, il commença à s’intéresser aux couleurs et aux formes. Des heures d’observation pour finalement conclure que « dans la nature, comme dans la vie, il y avait toujours quelque chose dans le chemin » ! C’est alors qu’Oras prit l’habitude de se promener un bras à l’horizontal, les yeux plissés, le pouce orienté de manière à masquer les imperfections et autres « fautes de goût ». « Quand je serai inventeur, grommelait-il, je concevrai des machines dont la pureté, la ligne et l’harmonie feront oublier tout le reste. »

 

Au fil des années, Oras se créa un univers bien à lui. Secrètement, par l’observation, il apprit son métier d’inventeur.

 

Un demi siècle plus tard, « le farfelu » - comme l’appelait son père - conçut « Les Sept Héros du Grand Paradoxe », une caravane de sculptures monumentales, ressemblant étrangement à de grands  oiseaux. Il y eut également « Phoenix », une sculpture en bois lamellé, de deux tonnes et demi, destinée à la frappe de médaillons grand format. Ou encore « Gloria » une cellule ovoïde habitable se déplaçant par balancement.

 

Et, comme à l’époque, lorsqu’il était enfant, les autres ne comprirent pas. Les galeristes, les commissaires, les critiques d’art, …  tous n’avaient d’yeux que pour les artistes théoriciens. Le monde de l’art idolâtrait les créateurs de vide, les « dématérialisateurs ». Et, comme dans son enfance, Oras n’en fit qu’à sa tête. Il continua à inventer des sculptures mécaniques monumentales, envers et contre tout. Rien n’était jamais trop grand, trop lourd, trop concret. Chacune de ses machines était un pied de nez au degré zéro de l’Art prôné à l’époque.

 

Oras mourut, dans l’indifférence générale.

 

Des décennies plus tard, son œuvre fut consacrée « la plus grande invention artistique du vingtéunième siècle ».

 

Aujourd’hui encore, un siècle plus tard, les gens redécouvrent l’œuvre d’Oras. Un artiste célébré par les nouvelles générations pour être descendu  dans la rue et avoir transgressé les règles artistiques de l’époque.

 

Nous sommes en 2079. Souvent, je réouvre un des nombreux ouvrages consacrés à l’œuvre d’Oras, mon grand-père. J’aime tout particulièrement « Terra Nova », l’une de ses dernières œuvres. Une sculpture à géométrie variable de six mètres d’envergure, se hissant vers le ciel, le long d’un câble. Alors, je repense aux histoires que me racontait ma mère, pour m’endormir : « Enfant, Oras regardait passer les oiseaux. Comme d’autres regardent passer les trains […] ».


13:34 Écrit par Sator | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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