13/06/2005

VOYAGEUR

 

Nous sommes en 1990. ORAS finalise Eldorado [duquel seront issues par la suite les trois Stations Interplanétaires] lorsqu'il est contacté par l'agence de publicité de Perrier.
 
L'un des responsables de l'agence belge a découvert le travail d'ORAS via un reportage consacré à son œuvre dans l'émission Cargo de nuit [RTBF]. Il est immédiatement séduit par le caractère monumental, singulier, futuriste des Mecano-Sculptures et demande à rencontrer ORAS afin de discuter des différentes possibilités de collaboration.
 
Directement, ORAS saute sur l'occasion et leur expose un projet qui trotte dans sa tête depuis un moment : la conception et la réalisation d'un "gardien". Ses interlocuteurs sont directement séduits.
 
ORAS propose alors d'illustrer son projet par un dessin. Le gardien fera 9 mètres de haut, pèsera 3 tonnes et demi et se déplacera par pas. Son oeil s'ouvrira et se fermera aléatoirement. Il sera destiné à se mouvoir le long d'une façade aveugle, au cœur de la ville. Pourquoi 9 mètres ? Et ORAS de répondre : "10 est un chiffre imbécile... 7 est trop petit... 13 porte malheur... 9 est tout simplement magnifique !"
 
L'équipe responsable de la communication de Perrier est de plus en plus enthousiaste et déclare "avoir trouvé l'endroit idéal" ! Il s'agit d'une des façades de l'Hôtel Albert, près de la Gare du Nord [Bruxelles centre]. Après plusieurs négociations, le gérant de l'hôtel décide toutefois de leur refuser la location de la façade. Et ce, par peur du bruit que pourrait engendrer le fonctionnement de la sculpture.
 
Alors que les responsables de l'agence partent à la recherche d'une façade adéquate, ORAS travaille à la réalisation d'un modèle réduit fonctionnel. Malheureusement, les refus de location se succèdent compte tenu des dimensions colossales de la Mecano-Sculpture : trop fragile, trop dangereux, trop central, ...
 
L'équipe se décourage. ORAS propose alors un concept différent : la réalisation d'un portique destiné à supporter la Mecano-Sculpture. ORAS défend l'idée d'un "gardien itinérant", placé à l'entrée des grandes métropoles. "Un voyageur" précisera-t-il. "Un voyageur interplanétaire".
 
En donnant à cette Mecano-Sculpture le nom de "Voyageur Interplanétaire", ORAS fait référence aux Portes du ciel. Et d'ajouter, imperturbable :"Pouvons-nous aujourd'hui imaginer une société fonctionnant sans portes ? Non ? Donc, je fais des portes !" Et puis il y a l'idée du voyage, très importante pour ORAS qui aime affirmer que "sa vie est un grand rêve de voyage".
 
C'est ainsi qu'il réalise un photomontage illustrant son projet de Mecano-Sculpture se mouvant dans un immense portique. Il va même plus loin et part à la recherche d'un sponsor. La firme LAYHER [qui fera les calculs de stabilité et soumettra à ORAS une offre de prix pour la structure tubulaire] est intéressée par le projet.
 
Un événement viendra malheureusement mettre un terme à ce élan d'enthousiasme généralisé. Un jour, sans avoir été prévenu au préalable, ORAS reçoit une enveloppe de l'agence parisienne. Cette enveloppe comprend une copie du dessin original d'ORAS sur lequel les responsables ont jugé bon d'ajouter sur l'œil du Voyageur Interplanétaire le logo "Perrier" en grand.
 
ORAS est fou de rage et se sent piégé. En effet, il était initialement convenu que la marque soit présente aux côtés de la sculpture et que Perrier se présente au public comme "sponsor d'œuvre d'art". Or, le document reçu par ORAS est tout autre. Perrier s'approprie littéralement la sculpture ! Les discussions entre ORAS et l'agence parisienne se multiplient. Chacune des parties défend fermement sa position et ses intérêts.
 
ORAS décide alors qu'il ne travaillerait pas avec Perrier, et ce malgré les conditions financières alléchantes [contrat de 5 ans au terme duquel la sculpture reviendrait à l'artiste ou pourrait être rachetée par Perrier]. Il prône avec force la liberté de création et annonce à Perrier son refus de collaborer avec la marque.
 
Une décision difficile pour ORAS qui, encore aujourd'hui, se demande si il n'aurait pas dû accepter l'offre de Perrier. "J'ai dit non car j'ai trouvé cela impur à l'époque, j'en ai été malade très longtemps, je me suis senti baisé !"
 
Voici donc ORAS, seul, avec "sous le bras" ses dessins et son modèle réduit du Voyageur Interplanétaire ! Une fois de plus, le hasard fait bien les choses. Hasard ? ORAS préfère parler d'opportunité car, comme il aime à le répéter, "c'est en se mettant en route qu'on est susceptible de faire des rencontres".
 
Nous sommes en 1993. ORAS reçoit un coup de fil des responsables de la Ville d'Anvers. Ceux-ci préparent l'événement "Anvers, Ville Culturelle de l'Europe" et aimeraient exposer quelques-unes des Mecano-Sculptures d'ORAS.
 
Ce dernier les invite dans son atelier, dans lequel le modèle réduit du Gardien est particulièrement mis en valeur. Les invités tombent directement sous le charme du Voyageur Interplanétaire. Quinze jours plus tard, ils reviennent avec un sponsor... et un contrat !
 
Le sponsor est une firme anversoise spécialisée dans l'Industrie portuaire. La fabrication du Voyageur est entièrement prise en charge par ce tiers, à l'exception de l'œil, trop fin et trop complexe. L'oeil métallique de 400 kilos sera réalisé par ORAS, avec l'aide de son assistant de l'époque, Vincent.
 
Le Voyageur Interplanétaire est exposé pour la première fois à Anvers, en 1993, lors de l'inauguration de "Anvers, Ville Culturelle de l'Europe". Le gardien de 9 mètres de haut s’y déplace par pas, le long d'une estrade [3 pas en avant, 3 pas en arrière et 1,50 mètre par pas]. Electriquement, le Voyageur Interplanétaire consiste en un gros moteur industriel de 380 volts avec réducteurs. Particulièrement imposant, les trois mètres de chaînes en triplex, d'un poids total de 150 kilos.
 
Parallèlement, le modèle réduit fonctionnel est exposé dans le prestigieux bureau central de la Compagnie Maritime Belge. Les Sept Héros du Grand Paradoxe fonctionnent, quant à eux, le long du port d'Anvers.
 
Comment réagissent les gens face à ce colosse de 3 tonnes et demi et de 9 mètres de haut ? Etonnement, la séduction est immédiate. Très vite, les passants s'approchent de la sculpture, s'y accoude, grimpe sur la patte, ... ORAS parle d'un "géant débonnaire qui ne dégage aucune agressivité, qui ne fait pas peur... d'une force tranquille". "Le Voyageur Interplanétaire est imperturbable, il regarde au-dessus de l'homme, il est le gardien du Cosmos et ne s'occupe pas de l'étroitesse d'esprit de certains humains. Il veille sur eux [...]"  

ORAS fait également la différence entre les Héros et le Voyageur : "Les Héros sont des guerriers, des conquérants... Le Voyageur est un doux rêveur, un romantique [...]"
 
Ce projet n'a pas eu comme seule conséquence de mettre ORAS face à son intégrité d'artiste, il lui a également rappelé à quel point il aimait construire, trouver des solutions techniques, mettre "la main à la pâte".
 
"J'ai le besoin viscéral de toucher, d'assembler, de travailler les matières premières... mais également de communiquer, d'échanger à propos d'une réalisation technique." "Tout cela a quelque chose de magique !" Le Voyageur Interplanétaire a été entièrement construit par une firme spécialisée, sur base des plans et instructions d'ORAS. Un luxe qui ne fait pas le bonheur de l'artiste-constructeur.
 
Le rêve d’ORAS ? S’approprier un hangar dans lequel il pourrait vivre au milieu de ses Mecano-Sculptures et continuer à construire avec l’aide de ses assistants [...]
 

Conception et réalisation : Raphaël August Opstaele.

Avec la participation de : Barbara Hahn, Vincent Lambert.

06/06/2005

EXTASE

 

Anatomie de l'Extase, c'est l'histoire d'une rencontre... celle d'ORAS et de Romica Murareanu, qui deviendra son assistant en 1996. 

Initialement, Anatomie de l'Extase consiste en sept Mecano-Sculptures de 7 mètres de long sur 2,50 mètres de large, destinées à être suspendues à l'aide de câbles dans de grands espaces comme des halls d'exposition, des halls d'aéroports, des églises, ...
 
Afin de mieux sentir l'expression de la sculpture et son comportement au vent, ORAS et Romica réalisent un premier modèle réduit de 3,50 mètres de long sur 2 mètres de large . Suite à cela, ils prennent conscience des restrictions pratiques liées au caractère suspendu de la sculpture [obligation de plafonds élevés, impossibilité d'exposer en plein air, ...] et réalisent un second modèle réduit, cette fois, fixé sur pylône.

L'avantage de cette solution est indéniable : les sept Mecano-Sculptures définitives pourront être exposées partout, sur les places publiques, en pleine nature, ... Parallèlement, ORAS prévoit sur chacune des sculptures un crochet permettant la suspension par câble.

Une fois terminé, l'ensemble Anatomie de l'Extase symbolise la conquête, la migration, le voyage.

La rencontre entre ORAS et Romica est marquante. Pour la première fois, ORAS est face à un homme d'âge mûr et d'expérience qui maîtrise les techniques de construction, la mécanique de précision, les travaux sur tour et les principes d'électricité.

La collaboration devient vite fusionnelle entre l'artiste et cet homme qui parle à peine le français et ne connaît rien à l'Art. Outre un grand sens de la construction, Romica séduit ORAS par son élégance physique et morale ["une élégance innée" dira ORAS] et son implication totale dans les projets artistiques en cours. La confiance entre les deux hommes est totale. Et ce, même si ORAS doit de régulièrement réfréner les ardeurs de Romica, pour qui "TOUT devait être automatisé".

Techniquement, le système mécanique utilisé pour Anatomie de l'Extase est partiellement similaire à celui des Sept Héros du Grand Paradoxe : roues dentées, chaînes et moteur électrique.

L'installation électrique consiste en un moteur de 24 volts alimenté par deux batteries de 12 volts, lesquelles se rechargent de manière autonome grâce à un moulinet placé à l'avant de chaque sculpture et entraîné par le vent.

A cela s'ajoute un astucieux jeu d'équilibre, de contrepoids et de porte-à-faux qui inspira à ORAS l'intitulé "Anatomie de l'Extase". Et de préciser : "L'extase n'est pas immatérielle. C'est une réalité mécanique, tangible, structurée."

Pour la première des "oiseaux migrateurs" comme il les appelle, ORAS rêve d'exposer dans la Salle des Pas Perdus, la zone publique centrale du Palais de Justice de Bruxelles.  Pour des raisons financières, ce projet s'avère irréalisable. ORAS demande alors l'autorisation d'exposer les sept Mecano-Sculptures sur le terrain de l'aéroport de Grimbergen, face au vent. La réponse est positive. Le directeur de l'aéroport accorde à ORAS deux jours et une nuit d'exposition.

Une fois dans les airs, les sept Mecano-Sculpture d'Anatomie de l'Extase donneront l'impression de naviguer sur les vents [...]

Conception et réalisation : Raphaël August Opstaele.

Avec la participation de : Romica Murareanu, Barbara Hahn.

01/06/2005

FICTION "ORAS"


 

Oras

 

Enfant, Oras regardait passer les oiseaux. Comme d’autres regardent passer les trains. Il ne savait pas encore qu’il révolutionnerait l’histoire de l’art du vingtéunième siècle. Il était juste un gamin comme les autres, observant le vol des oiseaux. Enfin, pas tout à fait comme les autres. Il suivait des yeux les pigeons, brindilles au bec, et pensait : « Combien de ces pigeons seraient nécessaires pour me soulever et m’emmener loin, au-delà des dunes, jusqu’à la mer ». Alors, il se mettait à compter. Deux, six, vingt, cent, ...

 

Une fois ses savants calculs terminés, il allait consulter son père. « Papa, mille pigeons suffiraient-ils à me soulever ? » Le père, perplexe, réfléchissait quelques instants et rétorquait avec le plus grand sérieux : « Les cordes, mon fils, as-tu comptabilisé le poids des cordes ? » Non ! Alors, courageusement, Oras s’en retournait à ses additions et comptait de plus belle. Deux, six, vingt, cent, ...

 

Et puis, un jour, il en eu assez de compter les pigeons. Il décida de devenir… inventeur ! « Plus tard, se dit-il, j’inventerai des machines qui ressembleront à de grands oiseaux et feront rêver les gens. »

 

Oras se précipita alors à travers champs afin d’exposer, sans plus attendre, son ambitieux projet. D’abord interloqués, les paysans lui lancèrent ensuite : « Construire des machines qui ne servent à rien, à quoi bon ? » Oras fit demi-tour, visiblement déçu. Il rentra à la ferme et monta une à une les marches qui mènent au grenier. Il referma la trappe derrière lui. Cette même trappe que son père avait tant de mal à soulever, un sac de grains à l’épaule. Soudain, il s’immobilisa, sembla réfléchir puis fit demi tour, précipitamment. Il redescendit quatre à quatre les marches et courut vers la grange.

 

Oras avait déjà vu faire. Il imita. Les enfants sont naturellement doués pour l’imitation. C’est ainsi qu’en moins de deux heures, il assembla un système de poulie. Tout était prêt. Il ne lui restait plus qu’à trouver un contrepoids suffisamment lourd pour empêcher la trappe de se refermer sur son passage.

 

Il réfléchit. L’excitation rougissait ses joues d’enfant, d’habitude si pâles. «  Mais c’est bien sûr, se dit-il, le chat ! » Voici Oras parti à la recherche du malheureux animal. Il aurait pu choisir une poule, une oie ou un canard, mais non, il savait d’instinct que le chat avait exactement le poids recherché. Ni plus. Ni moins.

 

La pauvre bête fut donc kidnappée et plongée dans le seau métallique, faisant office de contrepoids. Oras couvrit l’ensemble d’un vieux chiffon. Le tour était joué. Il ne se lassait pas d’admirer son invention et rêvait d’une gloire toute proche. « Quand mon père verra ça, se disait-il, il me laissera devenir inventeur. » Il se trompait. Le chat faillit mourir étouffé et Oras fut sévèrement grondé. « Tu ferais mieux de travailler à la ferme plutôt que de perdre ton temps à ces bêtises », lui hurla son père devant tout le monde. « Peu importe se répétait l’enfant, plus tard, je serai inventeur, je construirai des sculptures monumentales qui fonctionneront à l’aide de poulies, de chaînes et de contrepoids. »

 

Ce jour là, Oras décida de ne plus jamais parler de ses projets d’avenir. Le temps passa. Oras, lui, passa son temps à observer et à réfléchir.

 

A l’âge de huit ans, il commença à s’intéresser aux couleurs et aux formes. Des heures d’observation pour finalement conclure que « dans la nature, comme dans la vie, il y avait toujours quelque chose dans le chemin » ! C’est alors qu’Oras prit l’habitude de se promener un bras à l’horizontal, les yeux plissés, le pouce orienté de manière à masquer les imperfections et autres « fautes de goût ». « Quand je serai inventeur, grommelait-il, je concevrai des machines dont la pureté, la ligne et l’harmonie feront oublier tout le reste. »

 

Au fil des années, Oras se créa un univers bien à lui. Secrètement, par l’observation, il apprit son métier d’inventeur.

 

Un demi siècle plus tard, « le farfelu » - comme l’appelait son père - conçut « Les Sept Héros du Grand Paradoxe », une caravane de sculptures monumentales, ressemblant étrangement à de grands  oiseaux. Il y eut également « Phoenix », une sculpture en bois lamellé, de deux tonnes et demi, destinée à la frappe de médaillons grand format. Ou encore « Gloria » une cellule ovoïde habitable se déplaçant par balancement.

 

Et, comme à l’époque, lorsqu’il était enfant, les autres ne comprirent pas. Les galeristes, les commissaires, les critiques d’art, …  tous n’avaient d’yeux que pour les artistes théoriciens. Le monde de l’art idolâtrait les créateurs de vide, les « dématérialisateurs ». Et, comme dans son enfance, Oras n’en fit qu’à sa tête. Il continua à inventer des sculptures mécaniques monumentales, envers et contre tout. Rien n’était jamais trop grand, trop lourd, trop concret. Chacune de ses machines était un pied de nez au degré zéro de l’Art prôné à l’époque.

 

Oras mourut, dans l’indifférence générale.

 

Des décennies plus tard, son œuvre fut consacrée « la plus grande invention artistique du vingtéunième siècle ».

 

Aujourd’hui encore, un siècle plus tard, les gens redécouvrent l’œuvre d’Oras. Un artiste célébré par les nouvelles générations pour être descendu  dans la rue et avoir transgressé les règles artistiques de l’époque.

 

Nous sommes en 2079. Souvent, je réouvre un des nombreux ouvrages consacrés à l’œuvre d’Oras, mon grand-père. J’aime tout particulièrement « Terra Nova », l’une de ses dernières œuvres. Une sculpture à géométrie variable de six mètres d’envergure, se hissant vers le ciel, le long d’un câble. Alors, je repense aux histoires que me racontait ma mère, pour m’endormir : « Enfant, Oras regardait passer les oiseaux. Comme d’autres regardent passer les trains […] ».


13:34 Écrit par Sator | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |